CITRUS SINENSIS (L.) OSBECK


 

Français:

Orange (douce), orangette ' orange cueillie immature pour la confire ou la confiture', o. maltaise, o. sanguine, pomme d'or (Grand Dictionnaire Universel Larousse du XIXe s.).

 

Italien:

Arancia dolce, arancino 'fruit d'un oranger de petite taille', 'orange cueillie immature pour la confiture ou la confire', melarancia, pomarancia, pomo d'oro (GDLI), portogallo (les dictionnaires le considèrent comme un régionalisme), a. maltese, moro, tarocco, sanguinello, ovalino, ovaletto sanguino, tarocchino sanguigno ou a. del Messico.

 

Sicilien:

Arancinu, arànciu maltisi, a. moru, a. paradisi, a. di paradisu, a. ri pararisu (= a. vaniglia), a. partuallu/a. purtuallu, a. sanguignu/a. sagnignu, a. taroccu, a. vaniglia; aranciu duci « varietà di arancia dal sapore molto dolce », ducimeli, pl. « varietà di arance ».

 

Calabrais:

Arangu, rancia, pirtugàddru/pirtugàllu (Nord de la Calabre), purtuallu (Reggio de Calabre: portucallu), [arangu] martisi, taroccu.

 

Sarde:

Arangiu, arangiu Portugalli, arangiu de croxu grussu (= a. del Portogallo), correspondant à la blonde commune, arantza, arantzedu, arantzu, arantzu de Pisu, arantzu de Portugallu.

 

Ligurien:

Setron (Gênes), sitrùn/setrun (Riviera de Levant), portugalu (Riviera de Ponant), purtugalu (Sanremo); arancia Pernambuco.

 

Autres dialectes italiens:

Apulien du Salento: naranciu duce; napolitain: purtuallo; abruzzais: purtëhallë; ombrien: portogallo; toscan: talucco « orange grosse et juteuse »; romagnol: melapartugala, melaranza, aranz; émilien: mod. portogal; Vénétie: naranza (bellun., padov., venez.), naransa (vr.), portogalo (Boerio); frioulan: narànz, narànze/nerànze; lombard: mil., crém. portügal, pav. partügal, mant. portügal, bresc. portogàl; piémontais: portugal/pertugal (Brero), portügal (DEDC).


Corse:

aranciu dolce, a. sanguignu, melarancio, aranču (Bottiglioni), citrone (Corse du Sud), portigallo/portigallu (Sartène), purtegali/purtegalu (Bonifacio).

Monegasque:

Sitrun, portügalu.


Provence:

Portugaise; Nice: pourtegal/purtugalu, noustral 'du pays' (= orange de Portugal, Roubaudi 1843)


 

L'orange douce est originaire de la Chine méridionale et d'Indochine (d'Inde pour Aubert et Bové). C'est une possible mutation issue du bigaradier ou oranger amer. Introduite en Egypte avant l'an Mil par les Arabes, elle apparaît en Sicile à la fin du XIVe siècle selon Spina- Di Martino, hypothèse étayée par les documents d'archives italiens et déjà prise en considération par Gallesio 1811; ce qui invalide les affirmations de FEW et des autres pour qui l'orange douce a été introduite par les Portugais au XVIe siècle. Encore récemment, les commentateurs de l'ouvrage de Risso, Aubert et Bové, affirment qu' « A partir du début du XVIe siècle le développement de la circumnavigation permet aux portugais [sic] d'introduire directement de Chine de nouvelles variétés de plants d'orangers aux qualités pomologiques fort prisées » (p. 41). Il n'est pas fait expressément référence à l'orange douce, mais quelques pages plus loin, ils soutiennent que la connaissance de l'oranger à fruits doux par les Arabes médiévaux est hypothétique et qu'elle intervient après les grandes découvertes des Espagnols et des Portugais. A la page 85 de leur ouvrage, ils acceptent l'idée que « ...on leur [= navigateurs agronomes portugais] doit l'introduction des oranges douces jusque sur la Péninsule Ibérique vers 1550 via le Brésil et les Açores (Donadio et al. 2001 ».

Mais les occurrences relevées dans les textes littéraires et certains statuts toscans pourraient anticiper de quelques décennies la présence de l'orange douce en Italie.

Une première occurrence apparaît dans La composizione del mondo (a. 1282) de Restoro d'Arezzo, sans que l'on puisse affirmer avec certitude qu'il s'agit d'une orange douce puisque l'auteur s'interroge sur l'origine de l'acidité de cet agrume: « E nel tale trovamo scelta e posta la parte fredda acetosa dentro, come la melaranzia, e la parte calda odorifera posta da fore, fattane la corcia » (II.6.2.3).

Nous constatons en fait que la forme employée est arancio (Cenne della Chitarra, Folgore da San Gimignano), concurrencée par melarancia, mela arancia (Ruggieri Apugliese, seconde moitié du XIIIe s.: cedro vendo e mele arance, v. 80 in Tant'aggio ardire e conoscenza) ou dans Il più antico statuto dell'Arte degli Oliandoli di Firenze (ca. 1310-1313): ...pere e mele ed ogni altra generatione di pome, mele arancie e poponi e cocomeri (cf. stat. 1345: malis aranceis). Nos doutes se dissipent en lisant ce qu'écrit Rinaldo degli Albizzi (1370-1442): « Se andate a Napoli, ricordivi due melarance; di quelle dolci del monastero di Santa Chiara, per porre le gunella; che odo sono cose altrove non si truovano » (GDLI X 17).

La présence de l'orange douce avant le XVIe s. ne fait plus de doute quand nous relevons : Alangium 'orange douce' in Stat. S. Romuli (a. 1435, Rossi GML) ou cetrangolo 'id.' in Inventarium Honorati Gaytani (a. 1491). Selon Gallesio à Savone en 1471 les termes citranguli et cetroni renverraient aux oranges douces, tandis que citrangolo équivaut à orange amère dans les relevés de Carassale-Lo Basso (Archives des Douanes de Rome 1452-1483). Ces hésitations s'expliquent probablement par la diversité de goût, ou la plus ou moins grande acidité des variétés. L'orange douce est signalée en Provence en 1483 et se développe au siècle suivant. Jusqu'à cette époque le terme orange désignera l'orange amère; le sens d'orange douce apparaît en 1615 d'après le Grand Robert et le Trésor de la Langue Française.


 


 

Orange de Portugal, portugal/Arancia di Portogallo, portogallo


 

La première occurrence faisant référence à l'origine de l'orange douce serait française. FEW IX, II, 225 portugal mentionne m.fr. orange de Portugal 'orange douce' (a. 1491), puis n.fr. portugal (1699). Des documents de Ligurie citent: limoni, portogalli e citroni (a. 1670); Magalotti parle de melangoli di Portogallo, mais surtout dans ses Relazioni di viaggio (a. 1672): « Tutto l'anno vi si vendon arance di Portogallo che quivi [= a Londra] si chiaman della China »., cf. encore Trinci (a. 1738) « arancio di Portogallo » et un document de Vintimille (a. 1785) « ...arance o sia portogalli ». Il ne s'agit probablement pas de la même variété d'orange douce que celle rapportée par les Portugais de Chine.

Un argument d'ordre phonologique ne plaide pas non plus en faveur de la thèse traditionnelle. En arabe (irakien, tunisien, marocain) bortokall désigne l'orange douce tandis que le Portugal est dit Bortokhal; en grec le Portugal se dit Portogalia et l'orange douce portokali, l'orange amère pikro portokali (ou nerantsi).

Nous allons proposer une autre hypothèse qui part du sicilien pour expliquer le nom portugal/portogallo. Nous partons du latin PERDULCIS 'très doux' et de CALLUM 'cal; peau ou chair épaisse de certains fruits', que l'on retrouve dans le sicilien caddu/callu « callo...2 polpa del limone o dell'arancia... » (Piccitto I 514).

*PERDULCE(M) CALLU(M) > *pirducicallu > *pirducallu > *pirtucallu/pirtugallu/pirtugaddru/purtucallu et plusieurs variantes: partuallu, partugallu, portuallu..., cf. sic. aranciu duci 'variété d'orange très douce', sic. ducimeli, pl. 'variété d'oranges'.

Pour Piccitto, le terme partuallu désigne la plante et le fruit d'une variété appréciée d'orange; c'est aussi la dénomination générale du fruit et de l'oranger. Et plus limité géographiquement, le nom de n'importe quelle orange de production non sicilienne introduite dans l'île par le commerce dans ces dernières décennies.

La Sicile à laquelle il faut ajouter Malte jusqu'en 1530 apparaît comme le centre de production de cette variété d'orange: le terme sic. purtugallu/portuallu sera italianisé en portogallo et pénètrera dans tous les dialectes méridionaux et centraux à l'exception du toscan, ou encore du génois et du corse (mais présent à Bonifacio et Sartène) et des dialectes de Vénétie, frioulan compris. Il pénètrera en nissart, en provençal. De la confusion lexématique entre le nom de l'orange et du pays naît l'expression orange de Portugal/arancia di Portogallo. Cette confusion n'existe pas en arabe. Malte sera le centre d'irradiation du terme vers le Maghreb, l'Egypte et les pays sous domination ottomane.

Il est à remarquer que de nos jours en Provence on utilise le terme portugaise pour désigner l'orange douce, mais fr. portugal, selon GDEL VIII 8366, renvoie à un cultivar du cognassier à gros fruits, et FEW note encore la cerise de Portugal ou portugale (région de Metz) qui désigne une sorte de griotte. Dans le domaine italien, nous rappelons que dans la région de Pistoia (Toscane) portogallo renvoie à une variété particulière de figue à peau sombre et à la pulpe rougeâtre.

L'arancia portogallo est classée parmi les blondes communes, elle est autochtone en Sicile et en Calabre. Très tôt, elle sera appelée arancia di Portogallo. Magalotti en 1672 identifie l'arancia della China avec celle du Portugal. La Grande Enciclopèdia Portuguesa e Brasileira affirme à l'entrée laranjeira [Citrus sinensis] « laranja-de-umbigo ou da Baia. È originaria da China, recebendo por esso também a designação de laranjeira-da-China ». Cette variété d'orange dont une mutation sera à l'origine des navels, sera commercialisée par les Portugais dans la Péninsule Ibérique et en Europe du Nord à travers les ports de Londres, Amsterdam et Hambourg: néerl. appelsien, appelsina, à Hambourg appelsina (a. 1755) comme terme dialectal, puis appelsina, appelsine en haut allemand, puis vers 1770 Apfelsine (mais dès 1716 dans le dictionnaire allemand-anglais Apfelsina); Frisch (a. 1741) ne connaît que la forme Chinapfel. Ajoutons que la forme dialectale en moyen allemand appel de sine est empruntée au fr. pomme de Sine qui correspond à ang. China orange; pour l'italien nous relevons outre arancia della China (Magalotti, 1672), aranza da Sina (Volkamer 1713), pomo da Sina, pomo di Sina, della Cina (DEI et GDLI les datent du XIXe siècle). Gallesio 1811 parle d'oranger de Chine, de la Chine qu'il traduit par arancio fino della China; il en va de même chez Risso 1818; par contre pour TLF l'orange de (la) Chine est le chinois et le kumquat. Dans les souks marocains le terme letchine désigne l'orange douce.

La variété sicilienne du groupe des blondes communes est donc assimilée erronément à l'orange douce de Chine [Citrus sinensis], sous deux noms: Aurantium Olysiponense du nom latin de Lisbonne (Gallesio) ou Citrus aurantium Olyssoponense (DEI, GDLI), et Citrus Aurantium Lusitanicum (Risso). Avec des nuances chez Gallesio qui distingue l'oranger commun à fruit doux ou de Portugal et l'oranger de Chine à peau un peu plus épaisse. Il rappelle que le nom de portugal, apparu en Europe vers la moitié du XVIIe siècle désigne une variété particulière, apportée en Europe peut-être par les Portugais et pouvant être l'orange rouge ou pigmentée. Pour lui l'oranger du Portugal est semblable à l'oranger de Malte et pour Risso il a « quelque rapport avec celui de Majorque ». Dans son traité ce dernier donne le même nom scientifique à l'oranger de Portugal et à l'oranger de Majorque; et il constate que l'oranger portugais ou de Majorque est différent de l'oranger cultivé par les pépiniéristes parisiens, sous le nom de portugais.

Fodéré 1821 cite l'orange de Portugal comme la plus cultivée dans la région de Nice, mais aussi l'orange rouge qui doit être une maltaise sans oublier l'orange citron, appelée improprement citron à Nice. Roubaudi 1843 mentionne l'oranger de la Chine qu'il identifie avec l'oranger de Portugal ou portugalié ou oranger à fruits doux, mais aussi l'oranger de Malte, l'oranger à galettes [sic] ou beignette, à graine de riz, à poire. Roux 1862 mentionne parmi les oranges les plus cultivées dans la région de Nice: portugal jaune « vulgare, espèce la plus répandue » , orange rouge « hierocunticum, plus douce que la première, également répandue » (II, p. 236).

L'orange de Portugal apparaît aussi dans la rubrique du groupe des oranges pigmentées. Gallesio 1811 et Risso 1818 en effet mentionnent l'oranger à fruit rouge/arancio sanguigno, l'orange rouge de Portugal ou orange grenade ou orange de Malte. La Grande Enciclopèdia Portuguesa e Brasileira précise que « larangeira romã : nome vulgar da Citrus sinensis, var. sanguinea = laranjeira-de-sangue e larangeira-de-malta ». Les agronomes français de nos jours mentionnent la portugaise ou maltaise sanguine, la maltaise demi-sanguine ou portugaise demi-sanguine: Loussert considère la portugaise ou la portugaise demi-sanguine comme synonyme de la maltaise demi-sanguine, cultivée principalement en Tunisie; Boileau-Giordano parlent de portugaise ou maltaise sanguine classée dans le groupe des sanguines sans pépins.

 


 

Les agronomes italiens contemporains distinguent quatre groupes dans les 412 variétés de Citrus sinensis (avec 1144 dénominations différentes):

-groupe Navels: variété d'orange présentant un 'ombilic' avec un fruit interne secondaire, variétés Navelina (issue de la mutation du bourgeon du cultivar Washington navel, en Espagne), Washington navel (issue de la mutation du cultivar brésilien Selecta de la région de Bahia; en Sicile depuis 1928 dans le territoire de Ribera (Agrigente) sous le nom de Brasiliano ou Brasiliano de Ribera et présente aussi dans la région de Métaponte et en Sardaigne), Navelate (mutation de la Washington navel en Espagne, récente) à pulpe blonde;

-groupe des oranges pigmentées: Moro (originaire du territoire de Lentini, dans le département de Syracuse, depuis le début du XXe s.), Tarocco (assez grosse et à peau plutôt épaisse, issue de la mutation du cultivar Sanguinello; présente au début du XXe s. dans le territoire de Francoforte, la plus appréciée et la plus répandue; ses mutations: T. a scocca, T. dal muso, T. Galici, T. Gallo, T. Catania, T. rosso, Sanguinello ( origine génétique incertaine, cultivée en Sicile et en Calabre: S. comune, S. moscato Cuscunà, S. moscato);

-groupe des variétés blondes/ bionde comuni: arancio 'Portogallo', a. vainiglia/a. alla vaniglia (cultivée dans la zone de Sciacca, Agrigente, avec la floraison, à la fin de mars) se développe un arôme comparable à la vanille) = Maltese bionda , Belladonna apireno 'sans pépins' (= Biondo di San Giuseppe), variété blonde italienne la plus appréciée, présente en Calabre, Golden di Montalbano, Golden di Tursi, Maltese bionda, Ovalino, Staccia;

-groupe des oranges tardives: Ovale ou Ovale calabrese ou simplement Calabrese à pulpe blonde, remplacée par le cultivar Valencia late, à travers tout le monde (Olinda, Campbell).

 

Leurs homologues français les classent en 3 groupes:

-les Navels: variétés les plus connues: Washington, Navellinas;

-les sanguines: Maltaise demi-sanguine, Washington sanguine;

-les blondes: Jaffa ou Shamonti, Maltaise blonde.
 

Boileau-Giordano rangent parmi les Navels la Thompson's navel et parmi les blondes: Hamlin ronde et précoce, Cadenera ou Valence sans pépins et l'Ovale calabraise; dans le groupe des sanguines et sans pépins: Portugaise ou Maltaise sanguine, la double fine d'origine espagnole, la double fine améliorée, appelée encore Sanguine grosse tardive, auxquelles il faut ajouter -comme tardives- Valence late et Tarocco, variété italienne qui produit des fruits de grosseur supérieure à la moyenne.

Loussert range parmi les Navels: Washington, Thomson, Navelina et Navelate; parmi les oranges blondes: Beldi (d'Afrique du Nord), Beladi (Proche-Orient) commune en Espagne, Salustian, Hamlin, Cadenera, orange de Jaffa, Valencia late; parmi les sanguines, il distingue: les demi-sanguines: double fine améliorée (grosse sanguine), Washington sanguine, Maltaise demi-sanguine ou Portugaise ou Portugaise demi-sanguine; et parmi les oranges sanguines: Sanguinelli d'Espagne (s. nigra), Moro et Tarocco de Sicile.


 

 

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